Fête de la Naissance du Prado – 165ème Anniversaire

Comme chaque 10 décembre, la Famille du Prado s’est retrouvée à la Chapelle pour une messe anniversaire de la naissance du Prado.  

Non pas des paroles sur l’espérance mais l’espérance enracinée dans la vie quotidienne signifie que l’espérance chrétienne ne doit pas rester au niveau de beaux discours, mais devenir une attitude concrète qui transforme la manière de vivre chaque jour, dans le réel le plus ordinaire.

En ce mercredi 10 décembre 2025, prêtres, soeurs, laïcs consacrés, laïcs amis du Prado ont priés ensemble et partagé un temps de réflexion sur le thème de l’espérance.

  • Quelle est notre espérance aujourd’hui ?
  • L’espérance de la famille du Prado : comment la recevons-nous, comment la portons-nous aujourd’hui et comment la partageons-nous aux autres ? 

Chacun a pu renouveler ses engagements. Les sœurs et les femmes de l’IFP, les prêtres et les laïcs consacrés du Prado, ainsi que les diacres, épouses de diacres et tous les laïcs amis qui le souhaitaient.
La fête s’est poursuivie dans la salle du restaurant de l’ITEP avec un buffet convivial partagé.

Pour télécharger le livret de la célébration eucharistiquecliquez-ici ou sur la photo ci-desssous.

LE 165ème ANNIVERSAIRE DU PRADO 

Le 10 décembre 1860 – il y aura donc de cela 165 ans – un prêtre de Lyon, Antoine Chevrier, faisait l’acquisition d’une salle de danse dans le quartier de la Guillotière pour y prendre en charge et donner une formation chrétienne à des enfants et à des jeunes en grande difficulté. La Guillotière était alors un quartier très pauvre qui formait la banlieue industrielle de Lyon. A cette époque où l’enseignement public, gratuit et obligatoire, n’existait pas encore, beaucoup d’enfants devaient travailler dès leur plus jeune âge sur les métiers à soie ou dans des fabriques ; ils n’avaient été ni scolarisés ni catéchisés. Avec le concours de laïcs bénévoles, hommes et femmes encore jeunes, le père Chevrier les prenait avec lui, garçons d’un côté, filles de l’autre, pour une durée de 5 à 6 mois, afin que, dans ce cadre, ils puissent se préparer à une première communion tout en apprenant à lire, à écrire et à compter. Du 10 décembre 1860 jusqu’au 2 octobre 1879, jour de la mort du père Chevrier, de 2300 à 2400 jeunes y furent accueillis, dont les 2/3 de garçons et un 1/3 de filles.

Qui étaient ces jeunes que le père Chevrier accueillait ainsi au Prado ? D’où venaient-ils ? Qui les orientait vers le Prado et de quelle manière ?

Pour répondre à ces questions Jean-François Six, dans sa biographie du père Chevrier,  cite les témoignages, hauts en couleurs, de ceux qui, vingt ans après la mort du fondateur du Prado, déposèrent à Lyon à son procès de béatification. Certains témoins qualifient ces jeunes « de vrais sauvages », tout en exprimant leur étonnement d’avoir vu ces « sauvages » devenir tout autres : « Au bout de quelques temps, ils étaient complètement transformés. Ils devenaient peu à peu attachants, sympathiques » (p. 231). Plus tard, dans les années 1900 et suivantes, on confectionnera des albums des enfants reçus au Prado avec leurs noms et, en face de quelques noms, on lit : « arrêté pour vagabondage », « noyé accidentellement dans la Saône », « mort asphyxié », « mort du tétanos », « assassiné », « arrêté pour vol et complicité », « poussé par leur père à assassiner avec son frère », etc. Il n’y eut donc pas que des réussites et certains des anciens du Prado méritèrent, à leur manière, les honneurs de la presse !

Que dit le père Chevrier lui-même des conditions d’admission au Prado ? Dans un texte des tout débuts de l’œuvre, puisqu’il date des premiers mois de 1862, Antoine Chevrier dit du « but de l’œuvre » qu’il est de « préparer à la première communion les enfants pauvres et âgés qui ne peuvent la faire dans les paroisses ».  « Ce nombre est grand, écrit-il alors, puisque 107 sont inscrits, qui ont de 14 à 20 ans. Ce sont des enfants qui, pour la plupart, travaillent depuis l’âge de 8 à 9 ans et que les parents n’ont envoyés ni aux écoles ni aux catéchismes et quand l’âge est passé, ils n’osent plus aller aux catéchismes ordinaires » (Ms 10/15a).

Dans son règlement du Prado de 1877, Antoine Chevrier déclare dans le même sens qu’ « on ne reçoit pas les garçons avant 14 ans et les filles avant 12 ans accomplis », mais l’examen des listes des enfants accueillis au Prado qui nous ont été conservées, viennent nuancer ces affirmations de principe. Examinant celles des garçons des années 68 à 73, qui indiquent les dates de naissance des enfants et le lieu d’où ils proviennent, j’ai fait les constatations suivantes. Les moins de 12 ans sont effectivement rares. Les plus nombreux sont les 13 ans, qui forment en moyenne 41% des effectifs. Les 14 ans sont 20%. Les 12 ans, 14%. Les 15 ans représentent 10% et ceux qui ont entre 16 et 20 ans ne sont qu’environ 8%. La plupart de ceux qu’on accueille au Prado sont donc de grands enfants.

Les listes des garçons accueillis dans ces années 68 à 73 montrent, en outre que beaucoup proviennent des divers quartiers de l’agglomération lyonnaise, dont la Guillotière ; mais on trouve aussi des jeunes, en plus petit nombre, dont on nous dit qu’ils arrivent de lieux proches de Lyon : les départements voisins ou encore – mais il ne s’agit là que d’unités – la Creuse, la Nièvre, Paris, la Meurthe, la Suisse, l’Autriche, la Guadeloupe.

Par qui et de quelle manière ces jeunes se voyaient-ils orientés vers le Prado ? On lit chez Jean François Six qui cite des témoignages : « Des parents amènent leurs enfants parce qu’ils n’en sont plus maîtres ; d’autres pour s’en débarrasser ; d’autres encore viennent demander au père Chevrier d’aller retirer leurs enfants de la prison pour les prendre au Prado et la Justice y consent » (p. 230). En fait, le placement des enfants au Prado se faisait principalement par l’intermédiaire des paroisses, puisque le père Chevrier écrit dans son règlement de 1877 : « On n’admet dans la Providence du Prado que les enfants qui se présentent avec la recommandation de Monsieur le Curé de la paroisse, attestant qu’il y a des raisons pour recevoir l’enfant ». Et le père Chevrier ajoute : « Les demandes journalières qui nous sont faites par Messieurs les Curés soit du diocèse de Lyon soit des diocèses voisins nous montrent combien cette œuvre est utile et nous ne pouvons accepter toutes les demandes qui nous sont faites ».

Je passe à la seconde question qui va retenir un peu plus longuement notre attention, parce qu’elle nous fait entrer plus directement dans le vif du sujet prévu pour cette soirée : la pensée et les valeurs du père Chevrier. Cette seconde question est la suivante : que cherche à faire en profondeur Antoine Chevrier avec ces jeunes qu’il accueille au Prado pour une durée de quelques mois seulement ?

Si l’on veut comprendre historiquement ce que le père Chevrier entreprit de faire, il faut remonter à la période qui a précédé l’acquisition de la salle de danse le 10 décembre 1860, c’est-à-dire aux années 1857 et suivantes, celles où Antoine Chevrier, qui avait quitté la paroisse St André de la Guillotière, résidait à la Cité de l’Enfant Jésus de M. Rambaud. C’est là, dans le travail réalisé avec les enfants de la Cité, que tout a pris sens et forme pour lui, ainsi que pour celles et ceux qui furent alors ses coopérateurs.

Je rappelle brièvement les faits. Au lendemain de la révolution de 1848, Camille Rambaud, qui occupait alors un poste de direction à la tête d’une des plus grosses maisons de soierie de Lyon, avait découvert la misère des enfants pauvres qui traînaient dans les rues. Ayant loué un appartement dans le quartier des Brotteaux, avec le concours de quelques amis, il commença par en recueillir un certain nombre le dimanche pour les emmener à la messe jusqu’à la paroisse voisine et faire avec eux un peu de catéchisme et d’école. La présence agitée de ces enfants dans un immeuble et à la paroisse ayant provoqué des remous, lorsqu’il eut quitté son travail professionnel pour se consacrer à une tâche d’ordre social, Rambaud loua aux Hospices civils de Lyon un vaste terrain pour y construire un bâtiment dont il voulut faire une école. Les enfants y seraient logés en continuité et gratuitement ; on les garderait six mois, le temps nécessaire pour les instruire sommairement et les catéchiser ; ils ne feraient plus d’esclandres dans le quartier et à l’église. « Les fils des riches, disait-il, prennent leurs ébats dans quelque beau jardin ; mes enfants adoptifs auront aussi leur cour de récréation et d’amusement pour eux seuls » (Auguste Body, Une admirable amitié, Camille Rambaud et Louis Potton, 1910). En juin 1855, les enfants accueillis dans ce qu’on appelait la Cité de l’Enfant Jésus étaient au nombre de 35 (Cf. Blanchon, L’abbé Paul du Bourg, Lyon, 1915). L’idée de prendre les enfants à part et de les garder avec soi pendant six mois, que le père Chevrier allait faire sienne au Prado, vient donc à l’origine de Rambaud.

En mai 1856, de graves inondations ravagent toute la rive gauche du Rhône. Beaucoup de maisons en pisé s’écroulent. Il faut reloger toute une population pauvre. C’est alors que Camille Rambaud se lance, sur son terrain, dans la construction d’une sorte de cité d’urgence. L’année suivante voit le père Chevrier arriver à la Cité pour y être l’aumônier. Il s’attache particulièrement à la formation des enfants pour les préparer en six mois à une première communion.

Mais avec ceux et celles qui s’occupent de ces enfants qu’on veut tirer de la misère, Pierre Louat, Amélie Visignat, Marie Boisson, Antoine Chevrier constate bientôt qu’il n’est pas possible de faire coexister dans un même lieu et sous la responsabilité des mêmes personnes un chantier de construction et une œuvre d’éducation. La lettre vigoureuse écrite en juin 1859 dans laquelle le père Chevrier s’explique avec Camille Rambaud est particulièrement expressive à ce sujet. Je vous en lis quelques extraits, qui montrent bien quelle idée le père Chevrier se fait sur les conditions nécessaires à la bonne marche d’une œuvre d’éducation :

« L’œuvre de la première communion et des persévérants ne peut marcher ensemble avec l’œuvre de la Cité ; elles sont un obstacle l’une à l’autre […] La grande raison, c’est que vos frères ne peuvent pas faire deux choses à la fois : ils ne peuvent pas répondre aux habitants de la Cité, recevoir le loyer, faire la quête et instruire les enfants  […] Il faut que les frères qui sont chargés de l’instruction des enfants ne soient employés qu’à cela, qu’ils ne s’occupent que de cela, qu’ils ne pensent qu’à cela, toute autre occupation est incompatible […]

Comment voulez-vous qu’un Ménétrier, un Benoît et autres leur inspirent l’amour du travail quand, pendant tout le temps de l’exercice manuel, les enfants les voient jouer, lire, s’amuser à autre chose qu’à faire ce qu’ils doivent faire ? La vertu ne vient pas de cette façon-là. Non, il faut qu’il y ait des frères qui aiment ces enfants, qui comprennent ces enfants et aient pour eux de l’affection et du dévouement. Si un enfant a soif ou faim, qu’il aille demander un morceau de pain à la cuisine, on lui répond par un pot d’eau sur la figure, on le traite de bête, on le regarde avec mépris ou on ne fait pas attention à lui. Comment voulez-vous que ces enfants aiment la maison et y reviennent ensuite avec plaisir ? Et cela sera ainsi tant que vous n’aurez que des enfants pour diriger d’autres enfants […]

Le père Chevrier fait remarquer aussi que « les habitants de la Cité ne voient pas ces enfants avec plaisir ; le bruit qu’ils font leur déplaît, ils ne leur donnent que le nom de gamins, ne les regardent qu’avec mépris. En effet, ces pauvres enfants, quand ils viennent tout déguenillés, tout mauvais, comme ils sont malheureusement, ne sont pas trop beaux à voir. Aussi, M. Augier ne pouvait-il les sentir et quand, à son départ, il m’a donné quelques bouteilles de vin pour me remettre et me donner des forces, il m’a dit : « Faites attention de n’en pas donner à votre clique » […] Comment voulez-vous que les enfants viennent au milieu d’un monde qui les méprise et les repousse ?

Le garde, lui, se voit obligé de les réprimander et même de les frapper. Si un enfant monte sur une pierre, il faut qu’il le fasse descendre, l’architecte crie. Ce n’est pas la faute du garde, mais la faute de la pierre. Pourquoi est-elle là ? C’était chez moi autrefois, cette pierre m’enlève ma liberté. Si un enfant va jouer à la cachette dans une maison neuve, il faut l’en chasser : il abîme les plâtres, les carreaux, la maçonnerie, il faut l’en chasser de force. Pauvres petits ! ils sont bien à plaindre. Les pierres, les maisons ont pris leur place, alors ils ne reviennent plus, ils vont ailleurs malgré nous, ou plutôt nous les forçons d’aller ailleurs, parce que nous ne leur donnons plus de place […] Les enfants, comme tout le monde, aiment à être chez eux, ils aiment qu’on fasse les choses pour eux, ils aiment à être seuls. Or, ici, on ne peut pas dire qu’ils sont chez eux, ils ne peuvent pas dire que l’on s’occupe exclusivement d’eux, quand ils se voient mêlés à tant de monde ».

Pour éduquer valablement des jeunes en difficulté, le père Chevrier a compris qu’il faut un personnel formé, des lieux adaptés, qu’il est important que ces jeunes, dont le domicile a été la rue ou l’atelier, aient un chez soi où ils aiment à demeurer et à revenir. Camille Rambaud donnant alors la priorité aux logements, il fallut se séparer, ce qui provoqua la fondation du Prado quand le père Chevrier eut découvert la possibilité d’établir l’œuvre nouvelle dans la salle de danse dont il fit l’acquisition le 10 décembre 1860.

Dans ses écrits le père Chevrier énonce quelques principes pédagogiques auxquels il tient particulièrement. Je résume :

Ne jamais frapper les enfants.

Les reprendre avec patience et douceur. « Ils ne peuvent être sages en un jour ». Ne pas être dur avec eux.

Les aimer. Avoir pour eux les soins d’un père et d’une mère tant pour leur corps que pour leur âme.

« Ne jamais les laisser seuls, toujours avoir les yeux sur eux, en classe, au dortoir, au réfectoire et en récréation ».

Les respecter. On est là pour eux. Par exemple, « ne pas se servir d’eux comme de domestiques ».

 « Eviter scrupuleusement toute caresse ou familiarité avec les enfants.

Eviter toute particularité ou amitiés particulières qui attirent toujours les mépris et les discordes », etc.

Considérant la pédagogie mise en œuvre dans beaucoup d’établissements scolaires de son temps où l’on privilégiait l’ordre et la discipline, le père Chevrier pense qu’avec ces enfants, il ne s’agit pas de les dresser ni de chercher seulement à obtenir une certaine correction extérieure. C’est l’intérieur qu’il s’agit de toucher de manière à les éveiller à un autre regard sur les autres, sur eux-mêmes, sur la vie. Dans le Véritable Disciple, ce livre que le père Chevrier a écrit pour la formation des prêtres du Prado, il écrit : « Instruire, reprendre et mettre en action, faire faire, voilà la vie, la sève et le moyen de la communiquer : mais encadrer le monde dans une niche, le mouler dans une forme, c’est forcer le monde, refouler les défauts et non les corriger. Il faut laisser paraître les défauts pour avoir occasion de les reprendre et les corriger » (Le Véritable Disciple, p. 222).

Ces principes pédagogiques, Antoine Chevrier, en homme du peuple, les a puisées dans son expérience humaine au contact des gens simples, mais aussi à partir de sa fréquentation des Evangiles, la pédagogie de Jésus formant ses disciples, qu’il a longuement étudiée, inspirant toute sa conduite tant avec les élèves de son école cléricale qu’avec les enfants de la première communion.

Un mot de conclusion.

Je citerai simplement le père Duret, le successeur du père Chevrier à la tête du Prado, qui résumait ce qu’on cherchait à y faire dans cette jolie formule : « 1° On les apprivoisait ; 2° On les civilisait ; 3° On les christianisait ». « On les apprivoisait » : ces enfants que certains appelaient des « sauvages », il fallait dans un premier temps les apprivoiser ou plutôt commencer par s’apprivoiser  mutuellement. « On les civilisait », ce qui veut dire que peu à peu ils apprenaient, par une nouvelle manière d’être avec leurs éducateurs et entre eux, à vivre civilement, comme il convient de se comporter ensemble quand on est citoyen d’une même cité, alors qu’ils se regardaient comme exclus de la société civile. « On les christianisait » : on cherchait à faire d’eux des chrétiens, par le moyen de l’enseignement du catéchisme, mais aussi en leur apprenant le chemin de la prière pour les éveiller à une relation possible avec Dieu.

A noter enfin qu’on se souciait de ce que devenaient les enfants à leur sortie du Prado. Beaucoup, dit-on, y revenaient le dimanche et, à la fin de sa vie, le père Chevrier fonda, à proximité du Prado, une œuvre dite de la Persévérance, où certains demeuraient comme pensionnaires. Plusieurs années après sa mort, avec le père Perrichon, l’œuvre allait s’ouvrir sur le quartier de la Guillotière sous la double forme d’un patronage et également d’un cercle d’études qui semble avoir été très actif.

Père Guy ROUGERIE